Mardi dernier, les dirigeants des Etats membres de l’Union europĂ©enne (UE) se sont finalement mis d’accord pour nommer deux femmes et deux hommes aux postes clĂ©s pour les cinq prochaines annĂ©es. 🙏🏻
Si le Parlement européen valide ces nominations, la ministre de la Défense allemande Ursula von der Leyen prendra la tête de la Commission européenne, le Belge Charles Michel la présidence du Conseil européen, l'Espagnol Josep Borrell deviendra le Haut représentant pour les affaires étrangères de l'UE, et la Française Christine Lagarde héritera de la Banque centrale européenne (BCE).
RĂ©sultat de rudes nĂ©gociations en coulisses, ces nominations marquent Ă la fois le triomphe du prĂ©sident Français Emmanuel Macron et les limites du fonctionnement dĂ©mocratique des institutions europĂ©ennes. Loin d’insuffler un vent nouveau, le nouveau casting risque de fragiliser une UE dĂ©jĂ en proie Ă la dĂ©composition.
Le triomphe d’Emmanuel Macron : un coup de force anti-dĂ©mocratique
Les pourfendeurs de l’UE pointent souvent ses structures opaques et les manĹ“uvres occultes auxquelles se livrent les eurocrates. La partie de poker obscure qui vient de se jouer Ă Bruxelles Ă l’avantage du prĂ©sident Français risque malheureusement d’apporter de l’eau au moulin des dĂ©tracteurs de l’Union.
En 2014, les groupes politiques du Parlement europĂ©en avaient adoptĂ© une interprĂ©tation extensive de l’article 17 du TraitĂ© sur l’Union europĂ©enne, en dĂ©signant chacun une tĂŞte de liste ayant vocation Ă devenir prĂ©sident de la Commission en cas de victoire de leur parti. Cinq ans plus tard, ce système dit des Spitzenkandidaten a Ă©tĂ© jetĂ© aux oubliettes sous la pression d’un axe Macron-Orban. En effet, les deux Spitzenkandidaten de centre droit et centre gauche, respectivement Manfred Weber (PPE) et Frans Timmermans, ont Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s de la course Ă la Commission au profit d’Ursula von der Leyen (CDU), non candidate aux Ă©lections europĂ©ennes et qui devrait nĂ©anmoins hĂ©riter du poste suprĂŞme.
IndignĂ© par cette solution, le cĂ©lèbre quotidien allemand Bild pose sans ambages la question : « Ă quoi bon voter ? ». Le chancelier autrichien dĂ©chu Sebastian Kurz a Ă©mis jeudi des critiques similaires Ă l’Ă©gard d’Emmanuel Macron, estimant pas sain « que la volontĂ© des Ă©lecteurs ne soit pas respectĂ©e ».
IndiffĂ©rent au caractère anti-dĂ©mocratique du nouveau casting (mais prĂ©tendant reconnaĂ®tre la nĂ©cessitĂ© de « rĂ©former les mĂ©thodes de travail et de nomination »), Emmanuel Macron loue l’obtention d’une « solution consensuelle » (comprenez : qui satisfait les intĂ©rĂŞts de la France, et accessoirement de l’Allemagne). Le Financial Times estime d’ailleurs que l’exaltation du prĂ©sident Français Ă l’issue de trois jours de pourparlers est symbolique du fait qu’il ait Ă©mergĂ© comme « le seul vrai vainqueur ».
De fait, Emmanuel Macron a habilement tirĂ© son Ă©pingle du jeu et semble l’avoir emportĂ© sur presque tous les tableaux : la paritĂ© respectĂ©e (une avancĂ©e certes remarquable), un proche alliĂ© libĂ©ral au Conseil europĂ©en, une francophone Ă la Commission, et une Française Ă la BCE (qui veillera Ă ce que les taux d’intĂ©rĂŞts restent bas le plus longtemps possible…). Alors oui, le chef d’Etat français est incontestablement parvenu Ă avancer ses pions pour mieux peser sur l’Ă©chiquier europĂ©en. Et tant pis si les dĂ©putĂ©s europĂ©ens se sentent pris en otage.
Il n’en demeure pas moins que l’intĂ©rĂŞt de l’UE n’est pas rĂ©ductible Ă celui de la France et de l’Allemagne. Emmanuel Macron a beau parler d’un choix « extrĂŞmement positif pour l’Europe », d’une « coalition de progrès », rien n’est moins sĂ»r. Les rĂ©centes nominations risquent au contraire d’accroĂ®tre les dissensions entre Etats membres. Un scĂ©nario d’autant plus problĂ©matique Ă l’heure du Brexit.
Le risque de fragilisation de l’Union
Si, en tant que Français, on peut se rĂ©jouir de trouver des alliĂ©s aux postes clĂ©s de l’UE, la question demeure : et après ?
PrĂ©sidente de la BCE, Christine Lagarde va-t-elle militer en Europe pour l’adoption des politiques qu'elle a imposĂ©es Ă la tĂŞte du FMI, Ă savoir des cures d'austĂ©ritĂ© et une ouverture parfois aveugle au commerce international, ce qui accentuerait l’europhobie des pays du sud et de l’est ?
Grands sacrifiĂ©s des nominations, les Etats membres d’Europe centrale et de l’est en particulier le groupe de Visegrad [Pologne, Hongrie, Slovaquie, RĂ©publique Tchèque] trouveront-ils encore voix au chapitre dans les institutions europĂ©ennes ? Ces pays attachĂ©s Ă leur souverainetĂ©, et si souvent brocardĂ©s pour leurs supposĂ©es violations des traitĂ©s constitutifs, montreront-ils une hostilitĂ© croissante Ă l’Ă©gard d’une UE phagocytĂ©e par le couple franco-allemand ? La rĂ©gression Ă venir sur l’Ă©quilibre gĂ©ographique laisse-t-elle prĂ©sager d’une fracture ouest-est plus prononcĂ©e ?
Au-delĂ , les dirigeants europĂ©ens tiendront-ils compte des prĂ©occupations exprimĂ©es dans les urnes par les peuples europĂ©ens, s’agissant d’une « Europe qui protège » (rĂ©formes sociales, dĂ©fense europĂ©enne) et qui soit capable de relever de grands dĂ©fis, telle la lutte contre le changement climatique ? Un premier constat paraĂ®t alarmant sur ce dernier point : les verts en forte progression aux Ă©lections de mai dernier (mais quatrième bloc au Parlement europĂ©en) n’obtiennent aucun rĂ´le de premier plan dans la nouvelle Ă©quipe.
ConfrontĂ©e Ă d’importants dĂ©fis, mais de plus en plus marginalisĂ©e sur la scène internationale, l’UE doit veiller Ă ne pas faire les frais des combines mortifères de dirigeants toujours plus intĂ©ressĂ©s par leur degrĂ© d’influence rĂ©gionale. Une rĂ©forme des structures de fonctionnement et de dĂ©cision de l’UE apparaĂ®t urgente pour transformer l’Union en vĂ©ritable puissance politique.
Florian Jubault conseiller politique
